Texte / dossier
D'origine gênoise, Baldassare Embriaco est un riche négociant installé dans la ville de Gibelet (Liban). Il se lance à la recherche d'un mystérieux livre qui renfermerait le secret du salut du monde. Son périple le conduit de l'Empire ottoman à l'Europe. En septembre 1666, il se trouve à Londres pendant le grand incendie qui ravagea la ville et détruisit les logements de plus de 100 000 personnes.
Cahier IV
La tentation de Gênes
À Gênes, le samedi 23 octobre 1666
J'ai longtemps hésité avant de reprendre l'écriture. Je me suis finalement procuré ce matin un cahier de feuilles cousues, dont je noircis en cet instant, non sans volupté, la toute première page. Mais je ne suis pas sûr que je continuerai.
Par trois fois, déjà, j'avais inauguré ainsi des cahiers vierges, en me promettant d'y consigner mes projets, mes envies, mes angoisses, mes impressions des villes et des hommes, quelques brins d'humour et de sagesse, comme l'ont fait avant moi tant de voyageurs et de chroniqueurs du passé. Je n'ai pas leur talent, et mes pages ne valent pas celles que j'époussetais sur mes étagères ; néanmoins, je m'étais appliqué à rendre compte de tout ce qui m'arrivait, même quand la prudence ou la fierté me poussaient à me taire, et même quand la lassitude me gagnait. Sauf lorsque j'étais en proie à la maladie, ou séquestré, j'ai écrit chaque soir, ou presque. J'ai rempli des centaines de pages dans trois cahiers différents, et il ne m'en reste aucun. J'ai écrit pour le feu.
Le premier cahier, qui racontait le commencement de mon périple, s'est perdu lorsque je dus quitter Constantinople(1) à la hâte ; le deuxième est resté à Chio(2) quand j'en fus expulsé ; le troisième a sans doute péri dans l'incendie de Londres. Et me voici pourtant à lisser les pages du quatrième, mortel oublieux de la mort, pitoyable Sisyphe(3).
Dans mon magasin de Gibelet, lorsque je devais parfois jeter au feu un vieux livre pourrissant et décomposé, je ne pouvais m'empêcher de songer un instant avec tendresse au malheureux qui l'avait écrit. C'était parfois l'œuvre unique de sa vie, tout ce qu'il espérait laisser comme trace de son passage. Mais sa renommée deviendra fumée grise comme son corps deviendra poussière.
Je décris la mort d'un inconnu, alors que c'est de moi qu'il s'agit !
La mort. Ma mort. Quelle importance peut-elle avoir, et quelle importance les livres, quelle importance la renommée, si le monde entier va s'embraser demain comme Londres ?
Mon esprit est si perturbé ce matin ! Il faut pourtant que j'écrive. Il faut que ma plume se lève et marche, en dépit de tout. Que ce cahier survive ou qu'il brûle, j'écrirai, j'écrirai.
D'abord raconter comment j'ai fui l'enfer de Londres.
Lorsque l'incendie s'était déclaré, j'avais été contraint de me cacher pour échapper à la furie d'une populace écervelée qui voulait égorger des papistes(4). Sans autre preuve de ma culpabilité que ma qualité d'étranger, […] des citadins ordinaires m'auraient appréhendé, malmené, torturé, puis jeté en lambeaux dans la fournaise […].
(1) Constantinople, ancien nom d'Istanbul, capitale de l'Empire ottoman.
(2) Chio est un île grecque de la mer Égée.
(3) Dans la mythologie grecque, Sisyphe fut condamné à rouler perpétuellement un énorme rocher jusqu'en haut d'une montagne d'où il retombait sans cesse.
(4) Le terme « papistes » renvoie aux partisans de l'autorité absolue du pape. Le terme était notamment utilisé de manière péjorative par les anglicans pour désigner les catholiques.
Amin Maalouf, Le Périple de Baldassare, Éditions Grasset & Fasquelle, 2000