Texte / dossier
Le jeune Cristóbal, qui a appris à lire seul à l'âge de cinq ans, vit entre l'Europe et l'Amérique du Sud avec sa mère, Venezuela, diplomate amenée à changer fréquemment de pays au gré de ses affectations professionnelles. Lecteur vorace et assidu, le jeune Cristóbal trouve dans la lecture une stabilité qui vient compenser ses nombreux changements de résidence.
Quand il levait les yeux [de ses lectures], Cristóbal ne voyait qu'un pavillon de banlieue, une arrière-cour de pierres et de portes cochères. Ses livres sentaient la mangue et les bougainvilliers, sa vie avait l'odeur du platane de la rue. Sur le balcon du voisin, il cherchait le pays de la cannelle de Pizarro¹ et les récits des expéditions impossibles de Magellan². Seul, ivre des splendeurs passées, il imaginait alors avec quelle force virulente avait résonné sous les dômes de Madrid la rumeur des cardinaux qui se demandaient, dans une langue rongée par le latin et les octosyllabes, si les conquistadors de la Patagonie³ avaient réellement vu la nation des géants.
Tandis que Cristóbal grandissait dans un univers de cosmogonies⁴, Venezuela fut nommée chargée des affaires culturelles de l'ambassade de son pays. Devenue diplomate, elle commença à voyager de capitale en capitale, de pays en pays, représentant sa patrie à l'étranger, effectuant la même tâche qu'avaient accomplie les chroniqueurs des Indes orientales⁵ à leur retour d'Amérique. Dès lors, l'enfance de Cristóbal ne fut qu'une suite de déplacements et de déménagements, de mouvements et de déracinements. Ses voyages perpétuels furent d'abord un déchirement constant, un désordre dans son cœur, mais lui permirent aussi de faire sa première rencontre avec l'immobilité.
Ce fut un roman. Il le commença lors d'un énième voyage avec ses parents et, rapidement, plongé dans la lecture, sans lever les yeux, il oublia les aéroports et les gares, les trains et les valises, car il l'avait lu jusqu'à la fin sans s'en rendre compte, sans prêter attention aux gens autour, sans s'apercevoir de la fatigue. Lorsque l'avion atterrit, en tournant la dernière page, Cristóbal avait la gorge serrée et les yeux humides, son âme scindée en deux entre la jalousie et l'émerveillement. Voyant l'émotion de son fils, Venezuela lui avait dit :
— Lire, c'est voyager.
Or, pour Cristóbal, dont l'enfance n'avait été que voyages, lire c'était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu'ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n'est pas voyager. Les pages ont l'immobilité du métal et de l'agate. Cristóbal s'attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d'encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C'est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre.
Miguel Bonnefoy, Le rêve du jaguar, Payot et Rivages, 2024.
1. Francisco Pizarro (1475-1541), conquistador espagnol ayant soumis l'Empire inca.
2. Fernand de Magellan (1480-1521), navigateur et explorateur portugais, découvreur du détroit séparant l'océan Atlantique et l'océan Pacifique.
3. Patagonie : région située à l'extrémité sud du continent américain.
4. Cosmogonies : récits mythiques cherchant à expliquer la naissance du monde.
5. Indes orientales : terme géographique désignant autrefois l'Asie du sud et du sud-est.