Texte / dossier
À la mort de ses parents, Denise quitte Valognes avec ses deux jeunes frères, Jean et Pépé, pour rejoindre Paris, objet d'une restructuration urbaine spectaculaire et où son oncle Baudu tient Le Vieil Elbeuf, un commerce de draps à l'ancienne. Elle est alors embauchée au Bonheur des Dames, un nouveau et immense magasin qui, fondé par l'ambitieux Octave Mouret aux idées novatrices, révolutionne la pratique commerciale.
Cependant, tout le quartier causait de la grande voie qu'on allait ouvrir […]. Les jugements d'expropriation étaient rendus, deux bandes de démolisseurs attaquaient déjà la trouée, aux deux bouts, l'une abattant les vieux hôtels de la rue Louis-le-Grand, l'autre renversant les murs légers de l'ancien Vaudeville ; et l'on entendait les pioches qui se rapprochaient, la rue de Choiseul et la rue de la Michodière se passionnaient pour leurs maisons condamnées. Avant quinze jours, la trouée devait les éventrer d'une large entaille, pleine de vacarme et de soleil¹.
Mais ce qui remuait le quartier plus encore, c'étaient les travaux entrepris au Bonheur des Dames. On parlait d'agrandissements considérables, de magasins gigantesques tenant les trois façades des rues de la Michodière, Neuve-Saint-Augustin et Monsigny. Mouret, disait-on, avait traité avec le baron Hartmann, président du Crédit Immobilier, et il occuperait tout le pâté de maisons, sauf la façade future sur la rue du Dix-Décembre, où le baron voulait construire une concurrence au Grand-Hôtel. Partout, le Bonheur rachetait les baux², les boutiques fermaient, les locataires déménageaient ; et, dans les immeubles vides, une armée d'ouvriers commençait les aménagements nouveaux, sous des nuages de plâtre. Seule, au milieu de ce bouleversement, l'étroite masure du vieux Bourras³ restait immobile et intacte, obstinément accrochée entre les autres murailles, couvertes de maçons.
Lorsque, le lendemain, Denise se rendit avec Pépé chez l'oncle Baudu, la rue était justement barrée par une file de tombereaux⁴, qui déchargeaient des briques devant l'ancien hôtel Duvillard. Debout sur le seuil de sa boutique, l'oncle regardait, d'un œil morne. À mesure que le Bonheur des Dames s'élargissait, il semblait que le Vieil Elbeuf diminuât. La jeune fille trouvait les vitrines plus noires, plus écrasées sous l'entresol bas, aux baies rondes de prison ; l'humidité avait encore déteint la vieille enseigne verte, une détresse tombait de la façade entière, plombée et comme amaigrie.
– Vous voilà, dit Baudu. Prenez garde ! ils vous passeraient sur le corps.
Dans la boutique, Denise éprouva le même serrement de cœur. Elle la revoyait assombrie, gagnée davantage par la somnolence de la ruine.
Émile Zola, Au Bonheur des Dames, 1883
1. Les grands travaux évoqués dans ce paragraphe renvoient aux transformations d'ampleur conduites à Paris par le baron Georges Haussmann ; on ne le confondra pas avec le baron Hartmann (ligne 10) qui est, lui, un personnage fictionnel inventé par É. Zola.
2. Baux : pluriel de bail.
3. Bourras, dont la boutique de cannes et de parapluies se situe entre le Bonheur des Dames et un vieil hôtel particulier, refuse obstinément de céder son bail à Octave Mouret.
4. Tombereaux : charrettes.